vendredi 18 mai 2012

Éditorial – mai/juin 2012


Si politiser le design ne paraît pas a priori souhaitable… admettons quand même que le design est fondamentalement une démarche politique !
Le design relève d’une volonté forte d’apporter un progrès dans le rapport entre l’homme et son environnement, en ayant soin d’équilibrer diverses contraintes, artistiques, techniques, ergonomiques, industrielles, et bien d’autres encore.
Pour cela, le design joue d’un certain nombre de leviers :
-       historiques ;
-       culturels ;
-       sociaux ;
-       géographiques ;
-       émotionnels ;
-       technologiques ;
-       économiques.
Et nous ne citons là que les principaux.
Que pouvons-nous alors souhaiter au design dans le cadre du nouveau quinquennat présidentiel ?
D’abord que le design soit véritablement perçu comme une aide à la réindustrialisation, parce qu’il sait parfaitement croiser savoir-faire technologique et façon spécifique de répondre à des besoins de marché : ici le low cost n’a pas sa place, et produire dans des zones à fort coût de main d’œuvre n’est pas un obstacle.
Ensuite que le design soit utilisé comme un « exhausteur » de tradition : la France a été un des acteurs importants de la révolution industrielle ; elle a su longtemps porter – et sait encore dans quelques domaines – des valeurs telles qu'innovation, raffinement technologique et remarquable qualité de finition, sans oublier une forte identité esthétique ou une certaine capacité à intégrer les évolutions d’ordre social. Le design pourrait lui permettre d’élargir ces valeurs à l’ensemble de la production made in France afin de typer une façon de faire générale, à l’instar de ce qu’a su réaliser l’Allemagne. Ce serait également l’opportunité d’opérer une approche harmonieuse et efficace des mutations qui sont en train d’apparaître, en termes de consommation, de fabrication, et plus généralement pour tout ce qui concerne les modes de communication et de coopération.
Enfin, que le design et le design management soient des disciplines aussi banalisées que le marketing, le contrôle de gestion ou la logistique : il n’est pas normal qu'ils souffrent d’être des exceptions culturelles, et que le débat sur ce qu’ils recouvrent puisse encore avoir cours, alors que ce n’est plus le cas dans d’autres pays.
En quelques mots, perception aigüe des besoins du marché, intelligence créatrice et performance industrielle, voilà ce que le design est susceptible d’apporter à une politique volontariste au service de l’industrie française !
Christophe Chaptal de Chanteloup

jeudi 10 mai 2012

Milan Design Week 2012 : rapport d'étonnement


La « Milan Design Week » (traditionnellement appelée salon du meuble de Milan) s’est tenue du 17 au 23 avril.
Ce rendez-vous annuel transforme la sage ville de Milan en lieu de toutes les expérimentations, de toutes les démonstrations de puissance ou d’acuité, qui n’ont plus nécessairement de lien avec le mobilier.
La caractéristique du salon se trouve dans son « off » qui a au fil des ans investi tous les quartiers de la ville, et qui sont l’occasion de prendre le pouls de l’activité économique, d’identifier les innovations et tendances créatives. Y sont présentées les nouvelles collections des éditeurs, des recherches prospectives de sociétés de secteurs très variés, des travaux de designers confirmés autant que ceux des écoles de design…
Dans le prolongement de notre analyse du salon Maison & Objet, les tendance de fond se confirment : plus de mainstream, amélioration de la qualité, etc. mais la confiance est moindre, les designers expérimentent de nouvelles perspectives…

  • D’un point de vue business : le… business avant tout !
Session en demi-teinte… La consommation européenne est extrêmement tendue et la visibilité est faible. Certains éditeurs traditionnellement orientés sur le marché résidentiel cherchent à se développer voire à se réorienter sur les marchés « contracts » (café / hôtellerie / restauration / tertiaire etc.). Cette tension a pour effet de contraindre les éditeurs au réalisme et à la sécurité : les pièces présentées sont abordables en prix et en styles pour un public large.
A noter cependant, outre la Hollande comme d’habitude très présente, le remarquable dynamisme de la scène de l’édition française avec encore cette fois un nombre étonnant de nouveaux petits éditeurs faisant montre d’une recherche pointue de créativité, adossée à de réels moyens financiers, techniques, et R&D. Ils étaient notamment portés par l’initiative « France design » organisée par le VIA et Particule 14 dans un lieu majeur de la zona Tortona : énergie, volonté, belles propositions… l’action a été saluée par de nombreux acteurs et observateurs internationaux (« very strong country statement »).

  • D’un point de vue collections : repli et minimalisme
Les fabricants montraient l’an dernier la voie de la simplicité, cela confine cette année au minimalisme : toujours plus de finesse, de soustraction… y compris dans les scénographies. Le discours honore la pureté du geste, la main de l’artisan. La démarche est cependant commode pour masquer des budgets en berne : difficile de ne pas y voir l’allègement des investissements en développement de produits et en communication (que ce repli soit justifié par de réelles difficultés ou par une discrétion de circonstance –l’heure n’est pas à l’ostentation).
Les scénographies faisaient d’ailleurs pour cette session la part belle au processus de développement, les entreprises saisissant l’occasion de démontrer leur savoir-faire en alignant les prototypes.
Dans ces conditions, peu d’innovations ou de réelle créativité : les sociétés rafraichissent d’anciens modèles ou se plongent dans leurs archives, font appel à des designers connus, ou élargissent leur cible : la frontière entre indoor et outdoor par exemple tend à s’effacer. Dans ce contexte le lancement par Ikea de la vente de dispositifs TV/vidéo intégrés dans son mobilier faisait figure d’événement !
L’artisan (local !) est placé au centre des valeurs des entreprises : des artisans fabriquent des fauteuils au milieu du stand, les mobiliers font appel à des techniques recherchées d’ébénisterie, rapprochement dans de nombreux cas de la haute couture (habillage de fauteuils usant de savoir-faire anciens de sellerie, passementeries soignées…)… l’origine européenne de la conception et de la fabrication étant bien sûr largement communiquées ! Les marques cherchent la confiance de leurs acheteurs, et cela se fait parfois au détriment de leur différenciation.

  • D’un point de vue tendances : un peu de rêve et de douceur…
Même si, comme précédemment évoqué, il n’y a pas de mainstream, on ressent, outre le minimalisme déjà évoqué, une recherche de légèreté, de pureté et de douceur.
Les formes se font précises, douces, courbes, enrobantes et protectrices. Les fauteuils, les espaces de travail se font bulles, cocons. Les assises sont souples, confortables. La fonction est primordiale sur le geste.
Les matières sont nobles (bois, marbre…) et mises en valeur par les finitions très soignées.
Les couleurs sont délicates, les coloris proches de l’irréel, de l’onirique : des tons joyeux mais discrets.
De façon générale, les productions évoquent un ailleurs idéal, qu’elles tentent de recomposer à partir de références éclectiques et de fragments du réel… des branchages, des éléments industriels sublimés… Cela se retrouve dans les scénographies fraiches, arborées, mais discrètes pour laisser la place à l’imagination…

  • Les designers, hors présentation de collections pour des commanditaires, développent quand à eux une recherche où le conceptuel prend de plus en plus le pas sur le formel,
et pour ce faire démontrent leur démarche, leur processus créatif, le résultat étant presque un prétexte… Il est vrai que des projets présentés par les designers à Milan, une infime partie est retenue par les éditeurs, qui en revanche y identifient des talents prometteurs. On pouvait donc voir (en particulier à Ventura Lambrate, qui a presque supplanté cette année le Salone Satellite pour la présentation de nouveaux talents) des expérimentations allant de l’artisanat au bricolage, obsédées par le faire et le savoir-faire, mais sans délire créatif.
Dans les mots-clefs récurrents cette année : travail sur le papier plié ou découpé, recherches sur l’interactivité et les nouvelles interfaces, réflexions autour des nouveaux modes de vie, de communication, imprimantes 3D, hacking.
De notre point de vue, le maître mot de la création d’avant-garde cette année est l’agilité, apportant au contexte socio-économique la réponse de l’autonomie, l’indépendance, un savoir-vivre basé sur le sens, l’émotion, la débrouille, et la maitrise d’outils traditionnels tant que modernes.

  • Sur le thème de la démarche et de la prospective,
notons l’initiative de Domus qui a fait au palazzo clerici un état de l’art fort complet du « futur de la conception et de la fabrication », sous forme d’exposition-laboratoire : imprimantes 3D, open design, fablabs, Arduino, crowdfunding étaient traités… Gageons que ces initiatives seront assimilées par un nombre exponentiel de designers dans les années qui viennent, donnant lieu à la fois à de nouveaux modèles économiques et à de nouvelles démarches sociales…


Lire également notre analyse du salon Maison & Objet M&O jan’12 : consolidation et optimisme raisonné.
François-Xavier Faucher
Cet article a également été publié sur le blog de Go2prod Go2prodblog.com